La Terre de Zola
Nous sommes loin de l'oeuvre de Michelet, Des Grives aux loups, qui présentait la vie rurale comme vie idéale. Il exaltait les moeurs campagnards. Déjà Balzac, dans Eugénie Grandet, nous montrait les ruses des paysans pour gagner toujours plus d'argent. Or, Zola plonge réellement au coeur de la Terre maîtresse divine des paysans, quels qu'ils soient. Cette terre nourricière, dont la gente humaine lui doit être redevable, et qui suscite également de l'amour qui se tourne vite en passion, qui réveille les instincts primitifs, en l'homme, celui de posséder toujours plus quitte à écraser les autres, amis, parents et encore plus étrangers. Instincts de domination, de conquête qui se tourne à l'avarice, où l'argent, seule possibilité d'obtenir de nouveaux hectares, se mêle et fusionne harmonieusement avec la terre. Moeurs dépravés que celui du monde rural, réduit à la bestialité, à force de vivre en face et avec le bétail: meurtres, parricides, exploitation d'autrui, du plus faible, magnigances, abus, mensonges,sexualté dévergondée; où la seule reconnaissance sociale est de détenir cette parcelle de terre, provoquant en même temps envie et jalousie. Zola y dresse en effet un portrait féroce du monde paysan de la fin du XIXe siècle, âpre au gain, dévoré d'une passion pour la terre qui peut aller jusqu'au crime. Tout l'ouvrage est empreint d'une bestialité propre à choquer les lecteurs de l'époque, les accouplements d'animaux alternant avec ceux des humains, eux-mêmes marqués par une grande précocité et par une brutalité allant fréquemment jusqu'au viol. Le fond est intéréssant car il dresse le portrait simple et réel du monde rural, cependant, la forme reste crue voire grossière.
Toutefois, après un début haletant et une fin passionnante, captivante, le milieu de l'oeuvre parait traîner un peu pour installer les moeurs paysannes.
Nous nous retrouvons encore dans toute la bassesse humaine pouvant exister, incarné par cette famille paysanne où Maquart se retrouve. Cette oeuvre se rapproche plus de la bassesse de l'Assomoir que des calculs de l'Argent. Zola rompt véritablement avec la vision idéalisée du monde agricole présenté souvent par les pouvoirs publics. Un siècle après, sommes-nous réellement loin de cette présentation un peu exagérée mais peut être pas aussi romancée qu'il n'y parait?
Zola, dans une note admirable, retranscrit un passage de propagande napoléonienne exaltant les mérites de la Révolution et de l'Empire redistribuant équitablement la terre aux paysans après l'avoir reprise des mains avides des seigneurs. Voici cette note:
"Il etait alle chercher un petit livre graisseux, un de ces livres de
propagande bonapartiste, dont l'empire avait inonde les campagnes.
Celui-ci, tombe la de la balle d'un colporteur, etait une attaque violente
contre l'ancien regime, une histoire dramatisee du paysan, avant et apres
la Revolution, sous ce titre de complainte: _Les Malheurs et le Triomphe de
Jacques Bonhomme_.
Jean avait pris le livre, et tout de suite, sans se faire prier, il se mit
a lire, d'une voix blanche et anonnante d'ecolier qui ne tient pas compte
de la ponctuation. Religieusement, on l'ecouta.
D'abord, il etait question des Gaulois libres, reduits en esclavage par les
Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs,
en etablissant la feodalite. Et le long martyre commencait, le martyre de
Jacques Bonhomme, de l'ouvrier de la terre, exploite, extermine, a travers
les siecles. Pendant que le peuple des villes se revoltait, fondant la
commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isole, depossede de
tout et de lui-meme, n'arrivait que plus tard a s'affranchir, a acheter de
son argent la liberte d'etre un homme; et quelle liberte illusoire, le
proprietaire accable, garrotte par des impots de sang et de ruine, la
propriete sans cesse remise en question, grevee de tant de charges, qu'elle
ne lui laissait guere que des cailloux a manger! Alors, un affreux
denombrement commencait, celui des droits qui frappaient le miserable.
Personne n'en pouvait dresser la liste exacte et complete, ils pullulaient,
ils soufflaient a la fois du roi, de l'eveque et du seigneur. Trois
carnassiers devorants sur le meme corps: le roi avait le cens et la taille,
l'eveque avait la dime, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec
tout. Plus rien n'appartenait au paysan, ni la terre, ni l'eau, ni le feu,
ni meme l'air qu'il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour
sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses
plaisirs. Il payait pour detourner sur son fonds l'eau pluviale des fosses,
il payait pour la poussiere des chemins que les pieds de ses moutons
faisaient voler, l'ete, aux grandes secheresses. Celui qui ne pouvait
payer, donnait son corps et son temps, taillable et corveable a merci,
oblige de labourer, moissonner, faucher, faconner la vigne, curer les
fosses du chateau, faire et entretenir les routes. Et les redevances en
nature; et les banalites; le moulin, le four, le pressoir, ou restait le
quart des recoltes; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent,
meme apres la demolition des donjons; et le droit de gite, de prise et
pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, devalisait les
chaumieres, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l'habitant
de chez lui, quitte a ce qu'on arrachat les portes et les fenetres, s'il ne
deguerpissait pas assez vite. Mais l'impot execre, celui dont le souvenir
grondait encore au fond des hameaux, c'etait la gabelle odieuse, les
greniers a sel, les familles tarifees a une quantite de sel qu'elles
devaient quand meme acheter au roi, toute cette perception inique dont
l'arbitraire ameuta et ensanglanta la France.
Jean continua. Maintenant, il en etait a la justice, a cette triple justice
du roi, de l'eveque et du seigneur, qui ecartelait le pauvre monde suant
sur la glebe. Il y avait le droit coutumier, il y avait le droit ecrit, et
par-dessus tout il y avait le bon plaisir, la raison du plus fort. Aucune
garantie, aucun recours, la toute-puissance de l'epee. Meme aux siecles
suivants, lorsque l'equite protesta, on acheta les charges, la justice fut
vendue. Et c'etait pis pour le recrutement des armees, pour cet impot du
sang, qui, longtemps, ne frappa que les petits des campagnes: ils fuyaient
dans les bois, on les ramenait enchaines, a coups de crosse, on les
enrolait comme on les aurait conduits au bagne. L'acces des grades leur
etait defendu. Un cadet de famille trafiquait d'un regiment ainsi que d'une
marchandise a lui qu'il avait payee, mettait les grades inferieurs aux
encheres, poussait le reste de son betail humain a la tuerie. Puis,
venaient enfin les droits de chasse, ces droits de pigeonnier et de
garenne, qui, de nos jours, meme abolis, ont laisse un ferment de haine au
coeur des paysans. La chasse, c'est l'enragement hereditaire, c'est
l'antique prerogative feodale qui autorisait le seigneur a chasser partout
et qui faisait punir de mort le vilain ayant l'audace de chasser chez lui;
c'est la bete libre, l'oiseau libre, encages sous le grand ciel pour le
plaisir d'un seul; ce sont les champs parques en capitaineries, que le
gibier ravageait, sans qu'il fut permis aux proprietaires d'abattre un
moineau.
--"Va, pauvre Jacques Bonhomme, se remit a anonner Jean de sa voix
d'ecolier, donne ta sueur, donne ton sang, tu n'es pas au bout de tes
peines..."
Le calvaire du paysan, en effet, se deroulait. Il avait souffert de tout,
des hommes, des elements et de lui-meme. Sous la feodalite, lorsque les
nobles allaient a la proie, il etait chasse, traque, emporte dans le butin.
Chaque guerre privee de seigneur a seigneur le ruinait, quand elle ne
l'assassinait pas: on brulait sa chaumiere, on rasait son champ. Plus tard
etaient venues les grandes compagnies, le pire des fleaux qui ont desole
nos campagnes, ces bandes d'aventuriers a la solde de qui les payait,
tantot pour, tantot contre la France, marquant leur passage par le fer et
le feu, laissant derriere elles la terre nue. Si les villes tenaient, grace
a leurs murailles, les villages etaient balayes dans cette folie du
meurtre, qui alors soufflait d'un bout a l'autre d'un siecle. Il y a eu des
siecles rouges, des siecles ou nos plats pays, comme on disait, n'ont cesse
de clamer de douleur, les femmes violees, les enfants ecrases, les hommes
pendus. Puis, lorsque la guerre faisait treve, les maltotiers du roi
suffisaient au continuel tourment du pauvre monde; car le nombre et le
poids des impots n'etaient rien, a cote de la perception fantasque et
brutale, la taille et la gabelle mises a ferme, les taxes reparties au
petit bonheur de l'injustice, exigees par des troupes armees qui faisaient
rentrer l'argent du fisc comme on leve une contribution de guerre; si bien
que presque rien de cet argent n'arrivait aux caisses de l'Etat, vole en
route, diminue a chacune des mains pillardes ou il passait. Ensuite, la
famine s'en melait. L'imbecile tyrannie des lois immobilisant le commerce,
empechant la libre vente des grains, determinait tous les dix ans
d'effrayantes disettes, sous des annees de soleil trop chaud ou de trop
longues pluies, qui semblaient des punitions de Dieu. Un orage gonflant les
rivieres, un printemps sans eau, le moindre nuage, le moindre rayon
compromettant les recoltes, emportaient des milliers d'hommes: coups
terribles du mal de la faim, rencherissement brusque de toutes choses,
epouvantables miseres, pendant lesquelles les gens broutaient l'herbe des
fosses, ainsi que des betes. Et, fatalement, apres les guerres, apres les
disettes, des epidemies se declaraient, tuaient ceux que l'epee et la
famine avaient epargnes. C'etait une pourriture sans cesse renaissante de
l'ignorance et de la malproprete, la peste noire, la Grand'Mort, dont on
voit le squelette geant dominer les temps anciens, rasant de sa faux le
peuple triste et bleme des campagnes.
Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se revoltait. Il avait
derriere lui des siecles de peur et de resignation, les epaules, durcies
aux coups, le coeur si ecrase qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait
le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortit de sa
prudence, de cet abetissement ou il roulait des choses confuses, ignorees
de lui-meme; et cela jusqu'a une derniere injustice, une souffrance
derniere, qui le faisait tout d'un coup sauter a la gorge de ses maitres,
comme un animal domestique, trop battu et enrage. Toujours, de siecle en
siecle, la meme exasperation eclate, la jacquerie arme les laboureurs de
leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu'a mourir. Ils
ont ete les Bagaudes chretiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des
Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles
et aux soldats du roi. Apres quatre cents ans, le cri de douleur et de
colere des Jacques, passant encore a travers les champs devastes, va faire
trembler les maitres, au fond des chateaux. S'ils se fachaient une fois de
plus, eux qui sont le nombre, s'ils reclamaient enfin leur part de
jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en
guenilles, fous de brutalite et de desirs, ruinant, exterminant, comme on
les a ruines et extermines, violant a leur tour les femmes des autres!
--"Calme tes coleres, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et
applique, car l'heure de ton triomphe sonnera bientot au cadran de
l'histoire..."
Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases
celebraient la Revolution. C'etait la que Jacques Bonhomme triomphait, dans
l'apotheose de 89. Apres la prise de la Bastille, pendant que les paysans
brulaient les chateaux, la nuit du 4 aout avait legalise les conquetes des
siecles, en reconnaissant la liberte humaine et l'egalite civile. "En une
nuit, le laboureur etait devenu l'egal du seigneur qui, en vertu de
parchemins, buvait sa sueur et devorait le fruit de ses veilles." Abolition
de la qualite de serf, de tous les privileges de la noblesse, des justices
ecclesiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits,
egalite des impots; admission de tous les citoyens a tous les emplois
civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie
semblaient disparaitre un a un, c'etait l'hosanna d'un nouvel age d'or
s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entiere flagornait, en l'appelant
le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait
s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 etaient
stigmatisees en termes, brulants, et le livre entamait un eloge outre de
Napoleon, l'enfant de la Revolution, qui avait su "la tirer des ornieres de
la licence, pour faire le bonheur des campagnes".
Jean, qui etait methodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence
etant retombe, il lut doucement:
--"Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, ou il te
faudrait tout acheter, le lait, la viande et les legumes, ou tu depenserais
toujours au dela du necessaire, a cause des occasions. N'as-tu pas au
village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnetes? La
vie des champs n'a point son egale, tu possedes le vrai bonheur, loin des
lambris dores; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se
regaler a la campagne, de meme que les bourgeois n'ont qu'un reve, se
retirer pres de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres,
faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que
l'argent est une chimere. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite."
Enfin, nous reprendrons les réflexions apparaissant dans la conclusion de Zola qui semble résumer toute la puissance de la terre sur les hommes.
"Il y avait aussi la douleur, le sang, les larmes, tout ce qu'on souffre et
tout ce qui revolte, Francoise tuee, Fouan tue, les coquins triomphants, la
vermine sanguinaire et puante des villages deshonorant et rongeant la
terre. Seulement, est-ce qu'on sait? De meme que la gelee qui brule les
moissons, la grele qui les hache, la foudre qui les verse, sont necessaires
peut-etre, il est possible qu'il faille du sang et des larmes pour que le
monde marche. Qu'est-ce que notre malheur pese, dans la grande mecanique
des etoiles et du soleil? Il se moque bien de nous, le bon Dieu! Nous
n'avons notre pain que par un duel terrible et de chaque jour. Et la terre
seule demeure l'immortelle, la mere d'ou nous sortons et ou nous
retournons, elle qu'on aime jusqu'au crime, qui refait continuellement de
la vie pour son but ignore, meme avec nos abominations et nos miseres."
Note 13/20